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L'hyperlivre marie le papier et la Toile
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par Marion Moussadek - Le Temps 17.09.09
Article original

Avènement d’une créature hybride: «Le sens des choses», de Jacques Attali, est parsemé de codes-barres qui fonctionnent comme des hyperliens sur la Toile, via le portable.

C’est un recueil de dialogues radiophoniques couchés sur papier, un bouquin dirigé par le Français Jacques Attali. Un livre en papier, avec une couverture, des pages, des mots écrits dessus, noir sur blanc. Un livre avec un titre, même: Le sens des choses, du nom de l’émission radiophonique de France Culture.

Jusque-là, tout va bien, même Gutenberg s’y retrouverait. A un détail près, quand même. Page après page, le lecteur retrouve une sorte de petit carré géométrique, le même genre de symbole qu’on voit quand on achète un billet CFF électronique, un peu comme un tableau de Vasarely, mais en tout mini. Ces codes-barres suffisent à faire de ce livre un «hyperlivre». L’un des tout premiers paraissant en français. Et certainement pas le dernier.

Un hyperlivre? Parce qu’il contient des hyperliens. Ce dernier terme désigne, par exemple dans un texte lu sur le Net, un mot souligné sur lequel on clique pour déboucher sur un autre texte, une vidéo, une image, etc. C’est une technique désormais banale quand on est sur Internet mais que le livre d’Attali adapte au papier.

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Concrètement, avec le livre d’Attali, comment ça marche? Chaque fois que le lecteur tombe sur un de ces petits carrés géométriques, il peut diriger son téléphone portable dessus. Lequel, selon le cas, prolonge, développe ou illustre le passage du livre en question.

Exemples. Le livre évoque un morceau de Mozart? Le lecteur pointe son téléphone sur le carré dans la marge, et il peut écouter, sur son mobile, l’extrait de Don Giovanni dont il est question. Plus loin, une page évoque la situation des musulmans en France? Et hop, grâce au carré en forme de puce, le Natel affiche une carte des musulmans dans le monde.

Un chapitre en aval, le lecteur n’est pas d’accord avec un passage qui prétend que la Suisse incarne la corrélation entre démocratie et assurances. Grâce au petit dessin carré, il est possible de se connecter sur un forum de discussion et de donner son avis.

Deux choses à savoir encore:

1) Pour l’instant, le livre d’Attali ne peut être lu que si l’on est abonné chez Orange en France;

2) Les petits carrés géométriques s’appellent des flashcodes.

Avec ses hyperliens, l’hyperlivre est donc au bouquin ordinaire ce que sont les bonus dans un DVD. Ce que résume, avec plus de hauteur, Jacques Attali: «Le sens des choses marie deux technologies nomades irremplaçables. La plus ancienne, le livre, avec la plus récente, le portable. Les innovations peuvent venir du progrès technique ou, comme ici, du mariage entre deux technologies existantes.»

Aux hyperlecteurs qui n’habitent pas en France, l’éditrice à l’origin­e du projet chez Laffont, Dorothé­e Cunéo, promet: «Le deuxième hyperlivre, qui est déjà dans les tuyaux, sera accessible à tous les francophones.»

Ces derniers mois, on a beaucoup parlé du livre virtuel, de son succès annoncé, de la menace qu’il allait faire peser sur les «vrais» bouquins, ceux qu’on feuillette, annote ou dont on corne les pages. Un objet comme l’ouvrage d’Attali va à contre-courant du livre virtuel. C’est l’avis de Pascal Vandenberghe, le directeur des Librairies Payot en Suisse: «On a dit que l’e-book tuerait le livre. Mais on se rend compte, avec cet «hyperlivre» de Jacques Attali, que c’est l’inverse qui est en passe de se produire: le livre est d’autant plus incontournable qu’il devient le support qui sert de tremplin vers le numérique. Même si, dans ce cas-ci, c’est davantage une opération marketing qu’une révolution technologique.»

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Pourtant, le changement est bien réel. En Suisse, Frédéric Kaplan, chercheur en nouvelles interfaces à l’EPFL, travaille sur ce type de lecteur qu’on appelle aussi «augmenté». Son prochain livre à paraître en octobre, La métamorphose des objets, est un projet encore plus ambitieux que l’hyper­livre façon Attali.

D’abord, sur la forme: les codes-barres qu’il contiendra seront plus largement accessibles car ils ne seront pas liés à un opérateur téléphonique. Ensuite, sur le fond: hormis les compléments web (son, infographies, discussion interactive), Frédéric Kaplan propose «une géolocalisation littéraire». Il veut «écrire l’histoire de l’objet après son acquisition». Chaque page – et non plus seulement chaque thème – renverra à une page web spéciale. Le «chemin de lecture» ou l’historique (tel jour, à tel endroit, j’en suis à telle page) y sera automatiquement enregistré. Le lecteur pourra aussi interagir avec d’autres lecteurs sur les propos tenus à telle page ou encore mettre en mémoire telle autre page pour y revenir plus tard. Un moyen d’emmagasiner tout ce qu’on lit et d’y revenir facilement.

Autre ballon d’essai en France, à Brest. L’éditeur Dialogues introduit aussi ce code-barres dans ses quatre prochaines publications (dont des écrits du philosophe français Michel Serre) mais il en fait autre chose: «Nous partons du principe que le livre est complet en soi. On n’y ajoute rien, on n’en retranche rien. Mais on en augmente les usages», explique Charles Kermarec. Le flashcode imprimé dans ses prochains livres papier permettra en fait de télécharger la version électronique desdits livres. Une solution hybride, à mi-chemin entre l’hyperlivre et l’e-book, pour une ère non moins hybride.

«Le sens des choses», de Jacques Attali et Stéphanie Bonvicini,
Robert Laffont, 306 p.

«La métamorphose des objets»,
de Frédéric Kaplan, FYP Editions, 224 p. Sortie: 30 octobre.