Article original
Avènement d’une créature hybride: «Le sens des choses», de Jacques
Attali, est parsemé de codes-barres qui fonctionnent comme des
hyperliens sur la Toile, via le portable.
C’est un recueil de dialogues radiophoniques couchés sur papier, un bouquin dirigé par le Français Jacques Attali. Un livre en papier, avec une couverture, des pages, des mots écrits dessus, noir sur blanc. Un livre avec un titre, même: Le sens des choses, du nom de l’émission radiophonique de France Culture.
Jusque-là,
tout va bien, même Gutenberg s’y retrouverait. A un détail près, quand
même. Page après page, le lecteur retrouve une sorte de petit carré
géométrique, le même genre de symbole qu’on voit quand on achète un billet CFF électronique, un peu comme un tableau de Vasarely,
mais en tout mini. Ces codes-barres suffisent à faire de ce livre un
«hyperlivre». L’un des tout premiers paraissant en français. Et
certainement pas le dernier.
Un hyperlivre? Parce qu’il contient des hyperliens.
Ce dernier terme désigne, par exemple dans un texte lu sur le Net, un
mot souligné sur lequel on clique pour déboucher sur un autre texte,
une vidéo, une image, etc. C’est une technique désormais banale quand
on est sur Internet mais que le livre d’Attali adapte au papier. Publicité OAS_AD('Middle1');  Concrètement,
avec le livre d’Attali, comment ça marche? Chaque fois que le lecteur
tombe sur un de ces petits carrés géométriques, il peut diriger son
téléphone portable dessus. Lequel, selon le cas, prolonge, développe ou
illustre le passage du livre en question.
Exemples. Le livre
évoque un morceau de Mozart? Le lecteur pointe son téléphone sur le
carré dans la marge, et il peut écouter, sur son mobile, l’extrait de Don Giovanni dont il est question. Plus loin, une page évoque la situation des musulmans en France? Et hop, grâce au carré en forme de puce, le Natel affiche une carte des musulmans dans le monde.
Un
chapitre en aval, le lecteur n’est pas d’accord avec un passage qui
prétend que la Suisse incarne la corrélation entre démocratie et
assurances. Grâce au petit dessin carré, il est possible de se
connecter sur un forum de discussion et de donner son avis.
Deux choses à savoir encore:
1) Pour l’instant, le livre d’Attali ne peut être lu que si l’on est abonné chez Orange en France;
2) Les petits carrés géométriques s’appellent des flashcodes.
Avec
ses hyperliens, l’hyperlivre est donc au bouquin ordinaire ce que sont
les bonus dans un DVD. Ce que résume, avec plus de hauteur, Jacques
Attali: «Le sens des choses marie deux technologies
nomades irremplaçables. La plus ancienne, le livre, avec la plus
récente, le portable. Les innovations peuvent venir du progrès
technique ou, comme ici, du mariage entre deux technologies existantes.»
Aux hyperlecteurs qui n’habitent pas en France, l’éditrice à l’origine du projet chez Laffont, Dorothée Cunéo, promet: «Le deuxième hyperlivre, qui est déjà dans les tuyaux, sera accessible à tous les francophones.»
Ces derniers mois, on a beaucoup parlé du livre virtuel,
de son succès annoncé, de la menace qu’il allait faire peser sur les
«vrais» bouquins, ceux qu’on feuillette, annote ou dont on corne les
pages. Un objet comme l’ouvrage d’Attali va à contre-courant du livre
virtuel. C’est l’avis de Pascal Vandenberghe, le directeur des Librairies Payot en
Suisse: «On a dit que l’e-book tuerait le livre. Mais on se rend
compte, avec cet «hyperlivre» de Jacques Attali, que c’est l’inverse
qui est en passe de se produire: le livre est d’autant plus
incontournable qu’il devient le support qui sert de tremplin vers le
numérique. Même si, dans ce cas-ci, c’est davantage une opération
marketing qu’une révolution technologique.» OAS_AD('Middle1');  Pourtant, le changement est bien réel. En Suisse, Frédéric Kaplan,
chercheur en nouvelles interfaces à l’EPFL, travaille sur ce type de
lecteur qu’on appelle aussi «augmenté». Son prochain livre à paraître
en octobre, La métamorphose des objets, est un projet encore plus ambitieux que l’hyperlivre façon Attali.
D’abord,
sur la forme: les codes-barres qu’il contiendra seront plus largement
accessibles car ils ne seront pas liés à un opérateur téléphonique.
Ensuite, sur le fond: hormis les compléments web (son, infographies,
discussion interactive), Frédéric Kaplan propose «une géolocalisation
littéraire». Il veut «écrire l’histoire de l’objet après son
acquisition». Chaque page – et non plus seulement chaque thème –
renverra à une page web spéciale. Le «chemin de lecture» ou
l’historique (tel jour, à tel endroit, j’en suis à telle page) y sera
automatiquement enregistré. Le lecteur pourra aussi interagir avec
d’autres lecteurs sur les propos tenus à telle page ou encore mettre en
mémoire telle autre page pour y revenir plus tard. Un moyen
d’emmagasiner tout ce qu’on lit et d’y revenir facilement.
Autre ballon d’essai en France, à Brest. L’éditeur Dialogues
introduit aussi ce code-barres dans ses quatre prochaines publications
(dont des écrits du philosophe français Michel Serre) mais il en fait
autre chose: «Nous partons du principe que le livre est complet en soi.
On n’y ajoute rien, on n’en retranche rien. Mais on en augmente les
usages», explique Charles Kermarec. Le flashcode imprimé dans ses
prochains livres papier permettra en fait de télécharger la version
électronique desdits livres. Une solution hybride, à mi-chemin entre l’hyperlivre et l’e-book, pour une ère non moins hybride.
«Le sens des choses», de Jacques Attali et Stéphanie Bonvicini, Robert Laffont, 306 p.
«La métamorphose des objets»,
de Frédéric Kaplan, FYP Editions, 224 p. Sortie: 30 octobre.
|