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01.05.2008 Interview de Melanie Courtois (Sensuelle Magazine 5)
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"Vouloir construire une femme artificielle est un manque d'imagination"
Q : Dans les machines apprivoisées (Vuibert, 2005) vous décrivez de nombreux exemples historiques de robots capables de susciter le désir. D’où vient cette tradition ?

FK : Il y a certainement un érotisme latent lié à l’artificialité. Les statues et les femmes mécaniques semblent exercer une forme d’attirance spécifique. Avec chaque apparition d’une nouvelle technique pour la construction d’automates plus perfectionnés, on retrouve presque systématiquement des textes pour explorer de nouveaux fantasmes dans lesquels cette « statuophilie » est remise au goût du jour. Les développements les plus récents semblent confirmer que cette tendance est une véritable constante de notre culture.

Q : Quelles sont les plus anciennes créatures artificielles de ce genre ?

FK : Une des plus anciennes histoire de ce genre se trouve dans la légende antique de Pygmalion telle que la présente Ovide dans les Métamorphoses. Pygmalion est le roi de Chypre, mais c’est avant tout un sculpteur de talent. Ecœuré par les mœurs dissolues des filles locales qui offrent leurs charmes à tous et à chacun, le jeune roi refuse de se marier et consacre tout son temps à sa passion : la sculpture. Ce vœu de célibat compromet de manière inquiétante la descendance du trône. Un jour, son talent lui fait sculpter une jeune vierge en ivoire d’une extrême beauté. Il en tombe éperdument amoureux. Désespéré face à cet amour impossible, il implore Aphrodite de lui procurer une femme qui ressemble à son chef-d’oeuvre d’ivoire. La déesse exhausse son humble serviteur, et la statue s’anime pour devenir une vraie femme : Galatée. Pygmalion décide de l’épouser. De son union avec Galatée, naît un enfant, Paphos, qui sera plus tard le fondateur de la cité chypriote qui porte son nom. Pygmalion est comblé. La dynastie est sauvée.

Q : C’est une histoire qui se finit bien !

FK : Pygmalion est sans doute la première évocation du thème général de la créature artificielle comme compagnon, épouse en l’occurrence, permettant au créateur d’échapper à sa propre solitude. Mais le mythe ne présente pas Galatée comme un ersatz ou une sous-femme. Elle n’est pas dans ce cas le dernier recours d’un homme rejeté par la gente féminine, condamné à aimer une femme artificielle. Au contraire, pour le sculpteur, elle est plus belle et plus désirable que toutes les filles de chair et de sang qu’il a pu rencontrer. La fin heureuse semble même montrer qu’il ne faut pas chercher une morale négative au récit. Les Grecs condamnaient l’Hubris, la démesure, l’irresponsabilité et la bêtise d’un Icare, la transgression sociale d’un Œdipe. Pygmalion n’est pas de ceux-là. Il est talentueux, humble, peut-être même pieux. Il souhaite juste être heureux.

Q : Pourtant, de nos jours, aimer ou désirer une créature artificielle semble être bien plus choquant ?

FK : Le romantisme est passé par là ! En 1816, alors que Mary Shelley travaille sur son Frankenstein, Ernst Hoffman raconte dans l’Homme de sable, une nouvelle version du mythe de Pygmalion. Mais l’enthousiasme des Grecs est oublié. Avec le romantisme, Galatée est devenu un ersatz, une tromperie que seul des yeux éblouis par l’amour n’arrivent à déceler. Dans la même lignée, Villiers de L’Isle-Adam propose dans l’Eve future en 1886, une nouvelle aventure tragique ayant pour thème la construction d’une femme idéale. Au travers de ces histoires, c’est le fantasme érotique contenu dans le mythe de Pygmalion qui est exploré à la lumière du romantisme. La femme artificielle est considérée ici comme étant une tromperie. Pour ces auteurs, l’homme qui s’éprend d’un tel artifice est doublement condamnable. Il est l’homme moderne aveugle aux choses fondamentales de la nature, dupé par la technologie. De plus, il s’exclut lui-même des cercles de la société en convoitant un objet de désir inacceptable.

Q : Avec les progrès de la robotique et de l’intelligence artificielle, n’arrivera-t-on pas demain à construire cette créature idéale que les romans décrivent ?


FK : Il y a pas de doutes que depuis une dizaine d’année de gros progrès ont été faits en terme de mouvements, de matériaux, de présence, d’émotions artificielles. Certains chercheurs au Japon tentent de construire des robots très réalistes, difficilement distinguables d’êtres humains. D’autres essaient d’explorer la manière dont de nouvelles types de relations peuvent se nouer entre des hommes et des machines en développant par exemple des algorithmes permettant aux robots de devenir différent selon la manière dont on interagit avec eux. Néanmoins, le robot « clone » d’un être humain est encore loin. De plus, l’histoire des créatures artificielles nous montre bien qu’en fait c’est toujours l’incomplétude de la créature qui la rend intéressante. Dans les romans, les créatures artificielles descendantes de Galatée ne sont pas des femmes, elles sont des femmes à qui il manque quelque chose. Par exemple, l’érotisme de la créature provient souvent de son absence d’autonomie, de sa passivité. Dans ces conditions, ce n’est pas du tout sûr que des robots qui progressent dans leur imitation des êtres humains soit des objets de désir plus grand.

Q : Quel type de relation aurons-nous alors avec les robots dans le futur ?

FK : Les robots de demain ne seront pas simplement des créatures humanoïdes comme on peut les voir des films de science-fiction. Les objets de tous les jours vont devenir « robotisés ». L’espace de design est donc immense et le type de relations très variés allant de l’outil au compagnon, de l’objet fonctionnel à l’objet de désir. Vouloir construire des femmes artificielles est un vieux mythe, mais aujourd’hui c’est surtout un manque d’imagination. En fait, tout reste à inventer.