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| Table ronde avec Bernard Stiegler, Jean Starokinski, Daniela Cerqui |
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23.05.2008 Colloque L'homme machine et ses avatars dans la litterature du XVIIe au XXIe siècle, UNIL-EPFL |
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Presentation du colloque:
L’HOMME-MACHINE et ses avatars dans la littérature des XVIIe au XXIe siècles
Organisation : Dominique Kunz Westerhoff et Marc Atallah Université de Lausanne — Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne Jeudi 22 et vendredi 23 mai 2008
La doctrine mécaniste s’édifie au croisement des cultures. Lorsque dans L’homme, Descartes compare le corps à une « statue ou machine de terre » dont Dieu serait le maître plasticien, il instaure une circulation des savoirs. L’analogie de la statue est transférée d’un paradigme esthétique, chargé de réminiscences mythiques, vers un paradigme scientifique. En tant que fiction heuristique, elle doit permettre de « composer des hommes qui nous ressemblent » ; de produire, par la pensée, un modèle théorique du corps humain. En substituant à cette première image diverses machines dotées d’une motricité automatique et programmée, Descartes entérine le paradigme de la mécanisation de l’humain. Il intègre les nouveaux savoirs technoscientifiques de son temps, de la physique galiléenne à l’horlogerie, pour rationaliser l’homme, le réduire à une intelligibilité physique, le soumettre aux « règles mécaniques » (Discours de la méthode). Dès lors, les enjeux mimétiques qu’impliquait la comparaison de la statue se renversent : loin de prendre l’homme comme modèle, ces machines devraient le modéliser, instaurant la radicale réification de son corps, de même que sa segmentation en un assemblage de « pièces ». Le paradigme mécaniste se redéfinit au XVIIIe siècle et trouve sa formulation la plus extrême dans L’homme-machine de La Mettrie. Évinçant le spiritualisme cartésien, La Mettrie affirme le monisme d’un homme réduit, dans tous les aspects de son être, à son « organisation matérielle ». Il rompt également avec la passivité du corps cartésien, en détournant les découvertes physiologiques de l’irritabilité musculaire dont il fait le principe dynamique d’une substance automatique. La métaphore mécanique le conduit enfin à postuler la réalisation future d’un homme artificiel : un androïde parleur à la manière de Vaucanson, promu au rang de « nouveau Prométhée ». Fortement contestée par le développement des sciences de la vie dès la seconde moitié du XVIIIe siècle, la doctrine mécaniste parvient à assimiler de nouveaux paradigmes qui lui permettent de reformuler le principe cartésien et de se renouveler. Jacques Roger, Georges Canguilhem, Jean Starobinski, Roselyne Rey, entre autres, ont souligné les transferts qui rendent ambiguë la controverse du vitalisme et du mécanisme, deux « manières de voir » dont Claude Bernard disait qu’« elles se sont toujours succédé en se renversant l’une l’autre, ou plutôt en se remplaçant ». Au tournant du XIXe siècle, la découverte progressive de l’électrophysiologie, d’abord qualifiée d’ « animale » par Galvani, contribue à renforcer le paradigme mécanique. Dès le milieu du XIXe siècle, Du Bois Reymond démontre l’onde de « négativité » du courant nerveux, réduisant les « forces vitales » d’irritabilité et de sensibilité à des phénomènes physiques. Le colloque que nous initions prendra pour objet cette capacité qu’a le mécanisme de se redéfinir historiquement, à partir des arguments de ses détracteurs (après l’Homme-machine, puis l’Homme Electrique, ce sera l’Homme Cybernétique), et cette constante nécessité intellectuelle qu’il suscite, à chacune de ses réalisations matérielles, d’évaluer la part du vivant et de l’humain, que cette part soit considérée comme réductible ou irréductible à la conquête technologique. La question que nous posons sera donc la suivante : quel rôle jouent les représentations littéraires, non seulement dans l’historicité du concept d’homme-machine (dans son élaboration, sa propagation, ses réévaluations), mais aussi dans sa problématisation ? La doctrine mécaniste est indissociable d’un imaginaire qui invente des modèles d’hommes artificiels, entraînant de ce fait une pensée sur la spécificité de l’humain. Chez Descartes, cet imaginaire prend le pas sur la démonstration philosophico-scientifique. Le Discours de la méthode, revenant sur les propositions de L’homme, fait l’hypothèse d’un automate parlant et intelligent, hypothèse aussitôt considérée comme irréalisable, ce qui garantit la différence humaine, tandis que la description physiologique, elle, demeure inachevée, en butte à des difficultés insurmontables. Au-delà des spéculations philosophiques, l’imaginaire mécanique constitue une puissante ressource fictionnelle, et les fictions qu’il engendre, des dialogues philosophiques aux intrigues de mannequins et d’automates, en passant par les machines des romans pornographiques dans la France révolutionnaire, sont autant de réflexions critiques sur l’artificialisation de l’humain. Avec Frankenstein, Mary Shelley radicalise une fondamentale inquiétude anthropologique. Imaginant un homme galvanisé, composé des pièces détachées et régénérées de plusieurs cadavres, humains et animaux, elle fait converger le vitalisme du XVIIIe siècle et le rêve mécanique de l’automate, pour donner lieu à un « monstre », d’autant plus impensable et innommable qu’il transgresse les limites de l’homme et de l’animal, du vivant et de l’artificiel. A la fin du XIXe siècle, L’Eve future de Villiers de l’Isle-Adam attribue à l’ingénieur Edison une entreprise délibérée de mécanisation de l’humain : il s’agit de substituer à une femme réelle, mais indigne de l’idéal, un automate parfait, dans une parodie romanesque du matérialisme scientifique qui soulève tout le problème contemporain d’un perfectionnement mécaniciste de l’humain. Au XXe siècle, suite à la croissance massive de l’industrialisation urbaine et à l’extension continuelle des nouvelles technologies, certains romanciers perçoivent l’importance de thématiser les dangers que cette vaste transformation sociale pourrait induire sur l’être humain. Qu’ils s’inscrivent dans la filiation d’Herbert George Wells en Angleterre ou de Jules Verne en France, ces écrivains – précurseurs et fondateurs de ce qui deviendra par la suite la littérature de science-fiction – témoignent tous à leur manière d’une préoccupation originale qui peut s’orienter selon deux directions (néanmoins corrélées) : d’une part, le constat que la technoscience et ses applications bouleversent fondamentalement la structure matérielle de la société et, d’autre part, la certitude que les conséquences symboliques de cette mutation ne doivent pas être passées sous silence. Plus précisément, un des topoï traditionnels de cette pratique fictionnelle coïncide avec la mise en scène d’un individu évoluant peu ou prou passivement au sein d’un monde instrumentalisant – univers dont la polarisation réifiante se propage jusqu’à contaminer les comportements relationnels de ce personnage, voire même son essence, parfois. Or, ce thème de la « contamination mécanique » entre étrangement en résonance avec les discours alarmistes de nombreux philosophes (qu’ils soient épistémologues ou non) qui tentent de combattre la tendance naïve consistant à concevoir la technologie comme un simple « outil », au sens grec du terme (technè) : pour eux, elle doit bien au contraire être caractérisée en tant que « force » en mesure de modifier la nature intime de l’homme, du moins potentiellement. Les progrès récents en génétique, en cybernétique, en informatique ou encore en sciences cognitives, par exemple, démontrent que les spéculations anticipatoires passées ne sont ni des leurres ni des illusions : l’homme de plus en plus conçu – et accepté – comme une machine physico-chimique complexe devient ontologiquement perfectible, mais surtout malléable. Pour certains, cette « révolution scientifique » prométhéenne fonde l’espoir qu’un jour, maladie, troubles psychophysiologiques et mort, ne représenteraient plus qu’un lointain souvenir (espoir qui trouve une forme fictionnelle dans le cyborg) ; d’autres, prenant le contrepied de cette position apologétique et scientiste, soupçonnent que ces avancées théorico-pratiques se rapprochent davantage d’un acte faustien aux issues imprévisibles. En ouvrant un large champ allant du traité philosophique classique à la science-fiction contemporaine, sans limitation de langue, nous proposons aux contributeurs de ce colloque de faire la part de la symbolisation littéraire dans la constitution/contestation d’une culture mécanique. En quoi le texte littéraire exerce-t-il et/ou dénonce-t-il un pouvoir de transfert du mécanisme dans d’autres domaines humains (affectif, social, politique, esthétique, …) ? Quels phénomènes non-mécaniques met-il en œuvre, comme le jeu des identifications et des distanciations ironiques, la capacité de décentrement qu’implique la relativité et la dialogisation des points de vue, la mesure du subjectif, la production de sens par l’allégorie, la prospection fictionnelle des mondes possibles à partir des perspectives du réel…. ? En inventant de nouveaux mythes, en se projetant dans l’avenir à partir des savoirs actuels, l’imaginaire littéraire ne documente pas seulement des possibilités technoscientifiques. Que fait-il réellement : révéler les enjeux critiques du présent, prédire le futur, orienter les possibles ? En d’autres termes, la création esthétique peut-elle redevenir un modélisant ? Quant aux qualificatifs de « littérature de masse » ou de « littérature populaire » auxquels on réduit certains genres comme la science-fiction, on pourrait opposer que comme pratique symbolique, dans ses formes diverses, la littérature aide justement tout lecteur potentiel, quelle que soit sa formation, à penser les conséquences socio-anthropologiques du progrès technoscientifique sur l’individu – offrant de ce fait la possibilité d’une réflexion communautaire.
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